Analyse du Retable de Colmar

© Musée Unterlinden, Colmar, France

Historique.

Le retable a été créé aux environs de 1515 par le peintre Mathis Nithart-Gothart ou Mathias Grünewald à la même période que des peintres tels que Dürer, Michel-Ange, Raphaël et Léonard de Vinci. Deux ans plus tard, l’Europe déjà précédemment séparée de l’orient depuis cinq cents ans se divise à nouveau entre les partisans de Rome et ceux qui « protestaient », soit les protestants qui affirmaient leurs vérités face aux divers égarements de ce temps-là.

Ensuite durant trois siècles, de nombreux malades vont y trouver guérison et réconfort jusqu’au moment où les révolutionnaires suppriment le lieu qui finit par brûler. Mais heureusement, des passionnés mettent le tableau à l’abri de la destruction, et en 1841, il est définitivement installé dans la chapelle du musée Unterlinden de Colmar. Cette œuvre impressionnante a donc parcouru les nombreuses guerres et tragédies que l’Alsace a traversées pendant plus de quatre siècles.

Nous pouvons observer que le jeune homme (4) tient le livre du côté de l’ancien personnage alors que son doigt droit pointe la direction opposée, et la trajectoire montrée mène forcément du passé vers le futur. Le passé en tant que tel n’existe plus, seul le présent compte qui ne prend du sens que lorsqu’il s’oriente vers l’avenir. En étant plus attentifs, nous remarquons qu’une ligne (6) de lecture démarre du sous-sol dans l’axe entre les deux visages penchés sur le tombeau ; puis elle monte, s’aligne sur les pieds pour se prolonger par les trois corps en désarroi afin d’arriver dans le ciel, soit en haut à gauche dans l’ouverture lumineuse (7) peinte dans le tableau. D’autres lignes renforcent ce déchiffrage, elles partent de la tête du supplicié, du regard du mouton, de la poutre horizontale et toutes convergent vers le même point de fuite. Les drapés rouges des vêtements suivent le mouvement dans le même axe. La robe blanche est comme un mouchoir (5) que l’on retire de sa boite dans la même direction de sortie. La matière se courbe sur cette ligne pour s’orienter dans cette perspective où la vie s’échappe. Les gestes et l’inclinaison des corps donnent une information similaire. Dans le même sens, les personnages masculins rajeunissent de droite à gauche comme leurs barbes qui raccourcissent. La matière inerte suit le mouvement du passé vers le futur, et le temps s’extrait du tableau aspiré toujours vers le point de convergence identique en haut à gauche (7). La modification est donc spatiotemporelle, elle prend la forme d’un cône dont le point de fuite se situe dans la lumière. Le mouvement de rotation de l’axe central symbolisé par la poutre verticale confirme le mouvement de rotation et d’ouverture dans le sens indiqué.

 

Après le jugement et la mort corporelle de la première scène, l’amour est proposé à la conscience qui est libre de l’accepter ou de le refuser. Dans une réponse positive, la lumière s’incarne dans l’intimité de l’être qui l’accueille : deuxième scène. Dans la troisième scène, l’amour est imagé par le regard entre la mère et son enfant dans une situation non soumise à des conditions extérieures. Dans la quatrième scène, la conscience libérée de ses limites corporelles poursuit sa croissance dans la présence de l’amour sous une lumière infinie. Ainsi, un évènement traumatique de la vie peut nous ouvrir l’horizon d’un nouvel espace et le chemin décrit dans le tableau est finalement celui que tout le monde prend un jour

L’avant-scène du premier espace est divisée en deux triangles égaux symétriques. En haut, le souffle du vent s’engouffre dans les habits (4) du jeune homme en total contraste avec la robe noire de la jeune femme (5) qui  parait ancrée dans le sol. Il fait une proposition d’amour à l’être féminin et attend une réponse.

Le concert représente une réunion où toutes les créatures (9) s’orientent en cœur vers la lumière. Dans la jeune femme, le sentiment se matérialise sous la forme d’une sphère parfaite de lumière (10) qui est un symbole plus complet que le cercle.

Le principal rideau opaque (1) au milieu dissocie la tendance matérialiste de son inverse. En franchissant cette limite, la conscience quitte la réalité physique opaque pour passer à sa véritable nature, soit celle de la paix dans la lumière. La sphère lumineuse (14) précédemment unitaire se partage en deux, elle se multiplie en se divisant.

L’illumination de l’amour emprunte un trajet en spirale qui traverse la mère puis s’extériorise dans le nouveau-né, qui devient un homme (15), puis un père (7). Au fur et à mesure de la progression, la matière opaque s’amincit, l’enveloppe externe se fait de plus en plus fine, et la vraie lumière est directement visible.

La lumière a grandi et occupe la forme idéale parfaite de la sphère (16) qui irradie toutes les teintes de l’arc-en-ciel à trois cent soixante degrés.

La conscience franchit la porte de lumière (15) vers un immense globe phosphorescent (7), infiniment plus grand. Une ultime sphère (19) est au-dessus de ce globe. Une présence encore plus lumineuse est l’extrême limite visible de ce milieu où se trouvent d’autres présences bien distinctes sans aucune fusion entre elle et dont la clarté se reflète finalement dans tous les divers plans de l’œuvre.

Le panneau droit se divise en deux sous-ensembles : en bas se trouve un espace sombre où le conflit est de retour, tandis qu’en haut, un espace lumineux est préservé de la violence, mais il demeure encore inaccessible.

Le bas du tableau représente une ambiance sombre où la barbarie et la mort sont de retour. Des humains rivaux aux caractéristiques animales (1) s’affrontent dans une atmosphère sordide. Dans cette ménagerie, l’individu habillé en bleu (3) au milieu est le seul être muni de vraies mains à cinq doigts, il affronte en lui les excès des désirs terrestres et résiste à toutes les agressions.

En arrière-plan, la lumière (4) ouvre sur un espace de blancheur (5) qui émerge comme un iceberg préservé des violences terrestres, mais une barrière fumante (6) bien défendue en barre l’entrée.

Dans le dernier panneau à gauche, deux amis dialoguent paisiblement dans la clairière plaisante d’une nature désormais réconciliée où s’ouvre un passage vers l’espace de blancheur. L’espace hors des sentiers battus, loin du bruit est représenté par le désert qui symbolise en réalité l’intimité de l’être. Le personnage en bleu (3) a vaincu tous les obstacles précédents (1), sa conscience est maintenant en paix et son visage rayonne de clarté. L’être humain (3) a réussi à contrôler ses propres forces (1) qui lui sont maintenant utiles, la tolérance règne dans un monde unifié.

Au bout de la vie, après une vie de travail, l’entrée (10) ouverte depuis toujours se redécouvre. Un personnage : « le passeur » (11) indique à l’autre la direction à suivre de sa main droite, et l’itinéraire du cheminement de notre conscience franchit le dernier passage qui nous ramène à la maison dans l’intimité de notre jardin.

© Musée Unterlinden, Colmar, France